LE POINT DE VUE DE MADAME
« Mademoiselle R 16 vous prie de bien vouloir noter qu’ayant grandi, elle se nomme aujourd’hui Madame R 30. »
C’est
le carton que nous ne recevons pas, mais il résume bien l’évidence qui vous
frappe en faisant le tour de la nouvelle Renault : ce n’est as une
naissance. Si vous n’avez pas aimé les lignes de la R 16, si vous avez chipoté
ses chromes, on peut parier que vous ne serez pas fou, fou de la 30. Car en
prenant des centimètres, la dame a omis de prendre des distances avec ses
principaux défauts : elle manque toujours cruellement de personnalité, et
sur le chapitre élégance, ce n’est pas en courant plus vite qu’elle fera
oublier son vilain trois quarts dos.
Par
son étiquette « luxe » et son prix, (35 000 F) la R 30 s’adresse,
je suppose, à une clientèle aux fins de mois sans insomnie, et, on peut le
penser, un peu déniaisée en matière d’esthétique. Alors, pourquoi avoir élu,
pour l’habiller intérieurement, un culottier de quartier ? La robe rouge
sang de bœuf de celle que j’ai approchée était déjà, en soi, discutable ;
il eût fallu la rattraper par une sobriété interne de bon aloi. Or, on l’a
mariée (acoquinée serait plus juste), à un skaï terre de Sienne plus que médiocre,
lui-même en bagarre avec une moquette moutarde et un banal noir tableau de
bord… à ce degré, ce n’est plus de l’absence de goût, c’est de la
provocation. Où est passée l’inventive créature qui avait accouché de la
robette en vinyl brillant de la R 5 ?
Elle
ne pèche pas seulement par ses couleurs : la contre-porte, première chose
que l’on découvre en s’installant, a un repose-bras lourd, bricolé d’un
cache-raccord plus clair, pas du tout cossu. Notez aussi, Madame qui avez de si
jolis ongles longs, de toujours vous faire ouvrir la portière : la poignée
est telle que vous risquez de briser vos nacres sur le métal.
Le
même skaï contestable recouvre les sièges, qui sont, soyons honnêtes, bien
confortables. Le tableau de bord est dans l’esprit de l’extérieur : déjà
vu. Il a quatre cadrans ronds, quantité d’équipement que l’on a bien sous
les yeux et la main.
Cela
dit, il y a de la place. Devant, longuement et largement, à l’arrière,
semblablement. Même les échalas ne rentreront pas la tête dans les épaules,
la garde du toit a été généreusement calculée. On peut profiter, au centre,
d’un gros bon accoudoir ultra rembourré, rabattable, et dans tous les cas,
tenir à trois bien à l’aise.
La
direction assistée, pour une voiture un peu importante, c’est quant même une
belle invention : le volant, petit, épais et agréable aux paumes, bien en
mains, j’ai braqué à fond et dessiné des ronds ; facile et concluant,
elle braque fort bien, la 30 ; elle accélère de même, et freine même si
elle couine (mais j’ai freiné sous pluie, aussi, pas de conclusions déprimantes).
Un
être doué de sens pratique a dû présider à la mise en place des détails.
Par exemple, la manette d’ouverture du capot est bien placée (il s’ouvre
« dans le bon sens »), de plus elle est large et facile à manœuvrer ;
on rattrape ici les ongles entamés à l’extérieur. Le bouton de réglage des
phares, près du contact, est plus qu’à portée de main ; de même, la
commande de lave-glaces essuie-vitre à combinaisons multiples (lent, rapide,
intermittent). En revanche, le rétroviseur trouve le moyen d’être à la fois
vilain-petit-canard et mauvais serviteur.
Je
ne suis pas partie en vacances avec elle, mais j’ai essayé de mettre en
pratique les jolis petits dessins du carnet : « gagnez de la place,
pour position bagages encombrants, position Maman » etc… On gagne certes
des centimètres en abattant le siège de la banquette arrière et en relevant
son dossier vers le haut… Mais pas tellement ; je ne saurais trop
recommander à l’utilisateur de se prêter à une répétition familiale, par
temps calme, car les explications du livret, tout en paraissant limpides,
demandent quelque réflexion.
La
roue de secours est sous le coffre, lequel est vaste, doté d’une clé à
barillet très James Bond, et recouvert d’un caoutchouc noir d’entretien
facile.
Gagner
une R 30 chez l’épicier quant on a acheté un paquet de café-loterie ne peut
être considéré comme une calamité. « Les loups ne font pas des moutons »,
disait Churchill. L’inverse est vrai également.
Florence REMY
Marianne ANTOINE